Véronique de Beaumont : « ma fille Blanche sera la 5e génération »

Elle caresse doucement les formes bombées de l’objet d’un doigt affectueux. Elle se tait, en elle-même, intensément. Alors je me tais, attentive. Elle inspire profondément puis commence à raconter : « ma grand-mère a reçu cette petite cloche, le jour de sa communion, des mains de sa mère. Il est devenu son porte-bonheur, au sens littéral car un an après sa mère disparaissait ne lui laissant que ce souvenir de bonheur ».

L’objet est chargé de symbole : c’est un bijou fétiche.

D’un point de vue mystique, il cumule le symbole du contenant et du contenu.

En effet, la cloche (du celtique clocca, passé dans le latin où il a supplanté signum) est l’un des plus anciens instruments sonores. On suppose qu’elle apparaît quand l’homme a maîtrisé la technique de l’argile et l’usage du feu pour fabriquer des vases « sonores » par résonance. D’ailleurs les plus anciennes cloches en métal datent de l’âge de bronze. La cloche est un instrument universel dont la longue portée acoustique est utilisée pour communiquer au loin, soit vis-à-vis des hommes, soit vis-à-vis des dieux. D’un point de vue religieux, les cloches des églises accompagnent toujours les rites chrétiens, que ce soit pour les fêtes patronales, le baptême, le mariage, les funérailles, etc. Elle invite au rassemblement du peuple. En ce sens, elle symbolise la communication et l’appel.

La petite cloche qui m’est présentée s’ouvre pour découvrir un chapelet. C’était un cadeau idéal pour une communiante car la cloche devenue contenant devient une sorte de clocher, symbole de l’église qui résume la communauté des croyants et des individus (l’Eglise catholique est œcuméniste). Le chapelet est un objet de dévotion catholique mais est aussi également utilisé par de nombreuses religions pour compter les prières (le Tchotki orthodoxe, le Sabha musulman, le Mâlâ hindouiste, …). Enfin, le chapelet situé dans la cloche sert de marteau sonore et restitue sa fonction de signal d’alarme ou d’appel aux dévotions.

Mais pour Véronique, ce bijou fétiche est le symbole d’une filiation familiale, d’une transmission de femmes à femmes. Elle évoque d’abord sa grand-mère, Marielle, première héritière et seconde détentrice. Marielle qui su contrer son destin et s’échapper de Clermont-Ferrand où son père notaire, âgé et veuf l’entourait d’amour mais aussi de rigides convenances. « Fantasque, gaie et légère, elle s’est choisi un époux aux goûts artistiques affirmés, habitant Paris et qui l’a amusé toute sa vie » sourit Véronique. Marielle décide de transmettre, elle aussi, cette petite cloche à trésor caché. Elle la donne à Geneviève, la mère de Véronique, aînée de ses cinq enfants. Véronique se souvient « au milieu de tous ces beaux bijoux, parmi les saphirs et les perles qu’elle aimait, et que j’avais le droit de caresser, il y avait cette petite cloche qu’elle me prêtait comme un trésor et que j’avais juste le droit de regarder.». Ce trésor c’est le cœur et les sentiments, la tristesse éprouvée, l’amour mère-fille et la lignée qui le rend sororal.

En effet, la petite cloche n’est pas en métal précieux mais en bakélite verte.

Ce matériau, développé entre 1907 et 1909 par le chimiste belge Leo Baekeland, et donc appelée « Bakélite » est de la classe des phénoplastes dont la nomenclature chimique officielle est anhydrure de polyoxybenzylméthylèneglycol et la formule (C6-H6-O.C-H2-O)x. Sa dureté et sa légèreté a permis de nombreuses utilisation notamment pour des meubles, des pièces automobiles (volants, manettes, allumage des bougies, plaques de frein), des pièces de l’aéronautique (pales d’hélice), des armes (du pistolet mitrailleur MP38 ), des objets quotidiens (lampe-torche, appareil photo, écouteur), des objets de luxe (la lunette de la montre Rolex GMT-Master, le corps des stylos Montblanc noirs) et même des bijoux (Coco Chanel l’utilise en lançant ses « vrais bijoux en toc »). Reconnaissance suprême, Serge Gainsbourg fait référence à la Bakélite dans sa chanson Sea, Sex and Sun : « Tes p’tits seins de Bakélite qui s’agitent ». Les objets en Bakélite sont devenus aujourd’hui, par leur qualité de conservation comme par l’engouement pour l’Art déco, des objets de collection.

Mais pour Véronique, la valeur intrinsèque de ce bijou fétiche n’est pas importante. Et elle sait de quoi elle parle ! Gemmologue reconnue, elle est aussi Directrice dans une société qui depuis 1917 rassemble des lapidaires-tailleurs de pierres, et gemmologues pour fournir les plus belles pierres seules ou patiemment appareillées au service de la Haute Joaillerie notamment de la place Vendôme.

Elle se souvient encore des paroles de sa mère lorsque qu’elle lui a donné cette petite cloche à la naissance de sa fille Blanche : « Cette petite cloche doit mener son destin de vie et je veux qu’elle t’accompagne ainsi que Blanche tout au long de sa vie ». Véronique a été d’autant plus touchée qu’elle n’est pas l’aînée de sa fratrie. Elle a bien ressenti qu’elle était en quelque sorte élue « gardienne » de cet héritage. Alors depuis 13 ans, la petite cloche en Bakélite à sa place sur la table de nuit de Véronique. C’est le dernier objet qu’elle voit avant de rejoindre les bras de Morphée et de se régénérer. C’est aussi le premier objet qu’elle voit au réveil, au commencement de chaque « dernier  jour de sa vie ». Elle aime la subtilité de l’objet, la rondeur féminine de la forme, la délicatesse des petites perles du chapelet. Elle apprécie le côté « boîte à secret » et trouve qu’il correspond à son métier de gemmologue où l’on aime découvrir les pierres précieuses comme des secrets de la terre. Elle ressent l’aura féminine et familiale et y noie éventuellement ses doutes.

Bien entendu sa fille Blanche lui a déjà demandé si elle en hériterait un jour. Véronique a acquiescé car sa fille a hérité de la même sensibilité pour les objets et leur histoire. « Je laisserai la vie me guider pour choisir le moment de lui transmettre ce bijou fétiche, mais Blanche sera la 5e génération ».

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