Comment la Plume est-elle devenue un bijou de pouvoir au masculin ? Acte 1 : Les Maharajahs et leurs Sarpech et Jigha

En visitant la superbe exposition « Joyaux : des Grands Moghols aux Maharajahs » au Grand Palais (allez-y vite car elle se termine dans quelques jours ! ), j’ai été interpellé  par la forme très particulière de l’aigrette qui ornait la zone frontale des turbans des Maharajahs appelée Sarpech (ornement de turban, dont la partie supérieure est généralement en forme de plume. Particulièrement à la mode dans les sociétés princières des Indes ) ou Jigha (ornement de turban réservé à l’empereur à l’époque moghole).
 

Sarpech : Hyderabad, 1800-1850 ; dates inscrites sur le spinelle en bas à gauche:1607-1608 et 1633-1634. Or, diamants, spinelles ; perles sur le cordon; revers émaillé. Inscriptions en persan: 1043 Sahib qiran-i thani 6 («Le Second Maître de l’Heureuse Conjonction 6») / Jahangir Shah-i Akbar Shah 1016 / (« Jahangir Shah [fils] d’Akbar Shah 1016 »)

Jigha: Inde du Nord, 1675-1750. Or, spinelle, diamants, rubis, émeraudes ; tige et revers émaillés

Il était très bien expliqué que ces spectaculaires parures appartenaient aux regalia de ces souverains. La forme en était donc très codifiée aussi me suis demandée d’où provenait-elle ? Madame Amina Okada, Commissaire de l’exposition  et Conservateur Général du musée national des arts asiatiques – Guimet a pris le temps de m’expliquer que ce sont les dynasties Mogholes venant d’Inde à la  fin du XVIe siècle qui ont les premiers arboré une plume de héron piquée dans les plis du turban et à l’extrémité de laquelle on accrochait une perle. On voit très bien cette particularité ornementale dans les miniatures.

Raja Savant Singh and Bani Thani. 1780. Courtesy Spink and Sons Ltd. London

Plus tard, la plume de héron a été remplacée par une aigrette qui s’ornait d’une perle, ou d’une émeraude ou encore d’un rubis. En effet, en Inde chaque pierre porte un pouvoir particulier et le saphir étant réputé porter malheur ne pouvait donc faire parti de la parure du Maharajah.

 Miniature de l’Empereur Shah-Jahan-Mumtaz-Mahal

Ainsi le mouvement que la gemme donnait à la plume s’est peu à peu stylisé pendant la première moitié du XVIIe siècle pour donner cette forme si reconnaissable dans les parures de tête dont l’armature est devenue totalement métallique.

 Ornement de turban. Inde du Nord, 1875-1900; 1639-1640 (deux spinelles). Or, diamants, rubis, spinelles. Inscriptions en persan sur les spinelles : 12 Shah Jahan-i Jahangir Shah 1049 («12 Shah Jahan [fils] de Jahangir Shah 1049»)

Pour autant les agrafes précieuses pour les plumes ont continué à exister avec souvent des plumes d’aigrettes.

Ornement de turban Inde, 1907; modifié vers 1935 Or blanc, diamants

Par ailleurs, pour les Maharajahs, le héron ou l’aigrette ne sont pas des animaux auxquels se rattache une symbolique spécifique. Seule l’esthétisme a donc guidé ce choix ornemental.

H.H. The Late Maharajah of Mysore

Dans la nature ces deux oiseaux sont liés car ils appartiennent à la même famille des échassiers et à la  classification des Ardéidés. Et comme me l’explique Monsieur Julien Vermeulen, artiste plumassier et créateur de la  Maison éponyme : les grandes plumes qui ornent les parures ne sont pas prises sur l’oiseau.  En effet, c’est à la saison des amours, 2 fois par an, que ces plumes caractéristiques poussent sur le mâle de l’espèce, comme ornement de séduction à destination des femelles.

 Aigrette mâle à la saison des amours

Après cette période, ces plumes tombent et sont précieusement ramassées. Aussi trouve-t-il parfaitement logique que les plumes (phanère corné  épidermique complexe) montées en  joyaux, servent de parure masculine comme elles le sont dans la nature. En plus du fait, naturellement, que l’exposition nous apprend que dans l’Inde de l’époque ce sont les Maharajahs, donc les hommes, qui portent les bijoux.

Julien Vermeulen n’est pas du tout étonné de la qualité de préservation de ces joyaux plumassiers car il m’apprend que les plumes sont un médium particulièrement durable. Elles ne craignent  pas le temps, ni vraiment les éléments. Le soleil ne les décolore pas (par contre on peut leur faire prendre toute sorte de coloris des plus jolis aux plus criards). L’eau ne les abîme pas (elles sont souvent imperméables). Le vent ne les affecte pas (si elles s’ébouriffent, Julien Vermeulen peut leur redonner leur forme  en les passant à la vapeur). Les plumes sont seulement sensibles aux moisissures.  En dehors de cet ennemi, et bien sûr si on ne saute pas dessus à pied joint, les plumes se conservent très très bien : l’éventail de plumes de Toutankhamon a été retrouvé dans sa tombe en parfait état !

L’exposition « Joyaux » montre un autre genre de parure : une surprenante couronne datant du fin XIXe constituer d’une sorte de bonnet recouvert de perle et surmonté  ’un oiseau de paradis entier. Cette parure plumassière de pouvoir provient d’un aristocrate Rana typique du Népal.

Couronne : Népal, vers 1900. Toile, perles, verre coloré, diamants, émeraudes, rubis, argent (insigne), plumes d’oiseau de paradis. Traduction de l’inscription en népali sur l’insigne : “ Le noble gouvernement du Népal” et “Mère et patrie surpassent le Paradis ”.

Naturellement une telle parure ne serait plus possible de nos jours : la convention internationale pour la protection des oiseaux est adoptée en France dès 1902. Aujourd’hui, même le ramassage des aigrettes tombées à la fin de la saison des amours est interdit en France. Du coup les plumes utilisées par l’artisanat plumassier sont les déchets de l’industrie agro-alimentaire. Bref la plumasserie c’est vert !

Reste que le porté de bijoux est beaucoup moins usuel aujourd’hui par les hommes et que quand on pense « truc en plume » on imagine plutôt une femme (même si les jeunes générations ne connaissent pas Zizi Jeanmaire, l’expression reste utilisée).

Aigrette Soleil Levant. Platine, émeraude, diamants. Joseph Chaumet, 1914. Collection Chaumet Paris

Madame Amina Okada pense que la vogue des aigrettes de la Belle Epoque est directement inspirée de la fascination pour l’Inde provoquée par la venue des Maharajahs en Europe suite à la Pax Britannica.

Les parures de tête plumassières semblent ainsi rester représentative d’un pouvoir du masculin sur un Etat ou du féminin sur le masculin…

Tous mes remerciements à :

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