Dans l’intimité d’Agathe Saint Girons

Il n’est pas toujours évident de rencontrer son idole, c’est ce que j’ai pourtant ce que j’ai eu la chance de vivre : j’ai rencontré Agathe Saint Girons. Je ne me souviens plus de la première fois où je me suis trouvé devant ses boucles d’oreilles GRIBOUILLIS mais je ressens encore aujourd’hui la même fascination devant cette pièce. Un trait, un seul, sans fin ni début comme un infini, un nœud sinusal d’une légèreté exquise, un geste d’une maîtrise parfaite fruit d’une énergie domptée, plus qu’une écriture, une signature. Les amateurs ne s’y trompent pas et la Maison Tajan l’a même inclus dans leurs pièces iconiques lors de ses enchères.

Et l’an passé, lors d’une exposition à la galerie, Elsa Vanier me dit : “Bien sûr, tu connais Agathe ?” en me désignant une flamme orange, vive et volubile, immédiatement amicale. Je suis tétanisée, je suis sous le charme. Nous prenons date et c’est chez elle qu’elle me reçoit avec simplicité et chaleur.

Un processus créatif intériorisé et en dialogue avec les matériaux

L’atelier est strictement rangé et arrangé. Elle explique : “quand j’arrive dans l’atelier, je nettoie, je range, je me fais un thé, mets de la musique, je me mets en réception. Je viens avec des envies, des besoins et des heures devant moi mais je ne choisis pas, ce sont les matériaux qui m’appellent et s’établit alors une vraie relation. Je touche les matières, mes outils et des liens se nouent. Ils sont ma famille, mon histoire. Je sens la cire, je touche l’établi et s’engage alors une discussion qui se transforme en torrent, c’est frais, vivifiant, tonique, fort et puissant. Avant les enfants, chaque nuit j’avais des pièces qui se faisaient et se dé-faisaient dans ma tête. Le matin j’avais réalisé tous les ratages, les essayages, résolu les difficultés et je rembobinais jusqu’à trouver la solution. Aujourd’hui, ça m’arrive aussi pendant les cours de yoga”.

Le bijou est une vision intrusive et intime

“J’ai une façon de créer : c’est le principe du Bijou-Portrait / Miroir de l’âme. Pour réaliser son bijou je soumets la ou le cliente à un interview dans tous les sens. Je dois rentrer dans son cocon et briser la glace. Alors je demande tout : qu’est ce que tu fais à manger ? Qu’y-a-t-il dans ton frigo ?… Je pénètre l’intime et à chaque fois la ou le commanditaire est heureuse de découvrir un bijou qui a du sens.”

Pour Agathe, chaque création, chaque bijou est une histoire. J’aime commencer par “il était une fois”, elle serait plutôt acrostiche. Voici quelques mots qui la définissent.

L comme logos

Les Mots, le Verbe. Agathe ne dessine pas ses créations, elle les raconte. Ses bijoux expriment une idée, une interrogation, une réflexion, un moment de vie, intense, densément car Agathe vit comme ça, entière. Être c’est dire, dire c’est créer et créer c’est faire naître une idée pour qu’elle se développe, libre. La collection KALLIGRAPHIA le montre dès 1999 : un alphabet dont chaque lettre est une bague organique incrustée dans un support de terre. Chacune de ces lettres a pour objet de débuter une intention. Par exemple le A doit être choisi pour Amour ou Amitié et non se réduire à l’initiale du possesseur comme Agathe ou Anne (ça l’énerve beaucoup quand on ne comprend pas ce concept).

Presque 10 ans plus tard en 2008, la collection GRIBOUILIS que j’aime tant traduira l’esprit de l’écriture automatique, une impulsion créative, le jaillissement de la pensée.

A comme Amour et Atelier

Toute l’œuvre d’Agathe est empreinte d’amour. Celui qu’elle donne, celui qu’elle reçoit, l’amour de sa vie, l’amour de la vie. Elle cite pèle-mêle les galeristes qui la soutiennent : Elsa Vanier, Esther de Beaucé, son parrain à la De Beers : Patrice Fabre, les compagnes de son livre “20 ans de créations”  : l’historienne Michèle Heuzé et l’éditorialiste Doan Biraud,… Mais aussi son amoureux, ses enfants, tout ce monde qui rayonne autour d’elle comme un cocon léger, un peu à l’image de la collection de GRIGRI PROTEGE-AMOUR qu’elle enferme dans un cocon de verre et qu’il faut casser pour lui donner une autre vie. “comme un grigri qui protège de ses propres tentations pour que l’on soit assez fort pour assumer ses propres bêtises et être soi-même” dit-elle.

De son atelier elle dit “c’est ma cuisine, le cœur de ma vie”, là encore le cœur est omniprésent dans une sensualité franche. Car l’œuvre d’Agathe raconte sa vie de femme : féministe, féminine, créatrice, amante, mère. La nouvelle exposition chez Elsa Vanier “A Taaable !!” transmet sa vision de l’impact de sa vie familiale sur sa carrière. Une étape que toute mère a vécue et qu’elle transcrit si justement dans son univers artistique comme pour cette bague “Tourner en Bourrique”.

V comme Voyage et Vie

Agathe est une artiste mondiale, elle a voyagé, travaillé, exposé en Asie, Afrique, en Amérique. En bourlingueuse, en créatrice parce que vivre c’est bouger et que parfois pour entreprendre il faut partir. Mais son voyage est aussi intérieur. La bague Révolution exprime bien ce concept. Un anneau solide et rond, stable, sur lequel les pierres choisies une à une suivant la symbolique personnelle de la commanditaire sont libres de tourner à 360° comme la révolution de la lune autour de la terre.

E comme Élément

Les éléments de prédilection d’Agathe sont le métal et le verre. Matière exigeante dans la force nécessaire à leur façonnage, qui dure. Elle dit “je ne suis pas touchée par les matériaux qui n’ont pas de pérennité. L’idée c’est qu’on puisse les perdre dans la terre et les retrouver intact des siècles après. Par exemple le verre comme le métal résistent parfaitement au temps qui passe ”.

La terre comme racine, ancrage est indissociable de sa psyché. Son identité est aussi d’être un élément au sein de sa tribu. Il y a la famille. Sa cellule familiale d’aujourd’hui, mais aussi celle d’hier. Son grand-père aux mille métiers, son père dont la photo veille sur son atelier et qui lui a dit en l’envoyant faire une école de commerce dont d’ailleurs elle sortira major de promo, “si tu es une artiste, tu le seras encore dans 5 ans”. Bagage dont elle s’est servi pour créer ses tribus d’artistes à Montreuil : le collectif du Kursaal en 1998 puis celui de Mozinor en 2004. La tribu de ses élèves qu’elle forme intensément aux techniques du métal et du verre. La tribu de ses clientes qui deviennent des amies. Toutes ces tribus sont les éléments de son être, dont elle est également un élément central et rayonnant.

Mon acrostiche : L. A. V. E. comme la matière en fusion qui jaillit des volcans, hommage à son travail du verre et du métal qui fait d’elle un Vulcain qui se serait incarné en Aphrodite.

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