Camée et intaille : le savoir faire rare de la glyptique

La glyptique vient du mot grec glyptós qui signifie objet gravé. En matière d’art, il consiste à graver et à sculpter des pierres dures, précieuses ou fines.

Les sceaux cylindriques de la région de Sumer, en basse Mésopotamie, témoignent les premiers de cet art et datent de 5000 ans avant J.C. Le sceau sert à apposer sa signature et à indiquer sa position sociale, la glyptique a donc une fonction utilitaire, un peu comme un logo aujourd’hui.

sceau étrusque - Fabian de Montjoye
sceau étrusque – Fabian de Montjoye

Dans l’Antiquité, la glyptique se développe en Egypte avec la tradition des amulettes gravées en pierre précieuses comme l’émeraude, sur des pierres fines comme l’améthyste ou sur les pierres dures comme la turquoise ou le lapis-lazuli. L’objet glyptique devient alors un talisman, symbole de puissance ou de protection.

scarabée glyptique

Les grecs et romains réalisent d’admirables glyptiques qui mêlent à la fois la fonction utilitaire et symbolique et commence à aller vers l’objet d’ornementation en créant notamment des bijoux. Les pierres les plus fréquemment employées sont la cornaline, la calcédoine, l’agate, le jaspe et le cristal de roche.

intaille romaine - Aphrodite et Erote - cornaline - Fabian de Montjoye
intaille romaine – Aphrodite et Erote – cornaline – Fabian de Montjoye

En effet ces pierres ont plusieurs strates de couleurs par exemple l’agate qu’on appelle Nicolo, dispose de couches colorées qui vont du bleu sombre au blanc. Ce qui permet au bon glypticien, pour enrichir son motif, d’utiliser la couleur naturelle des pierres.

camée en Agate
Camée en agate – détail – Fabian de Montjoye

Au Moyen Age, les échanges commerciaux qui vont se développer pour accompagner les croisades vont avoir 2 conséquences pour la glyptique. D’une part les croisés vont rapporter des glyptiques antiques qui vont être utilisées comme « objet-montés » c’est-à-dire qu’on va les monter sur des bijoux, mais aussi des coffres ou des statues. On voit bien que l’up-cycling qui se développe aujourd’hui, à visé éthique il est vrai, n’est vraiment pas une nouveauté.

La 2e conséquence va être de relancer la pratique de la glyptique car puisque la demande est forte, les artisans vont réapprendre ce savoir-faire dont les produits vont être à la mode dans toute l’Europe.

intaille romaine - Jupiter sérapis - fabian de montjoye
intaille romaine – Jupiter sérapis – Fabian de Montjoye

En additionnant les 2 phénomènes, du XIIe au XIVe et dans toute l’Europe septentrionale, la noblesse, la bourgeoisie marchande et les membres ecclésiastiques vont se faire graver leur sceau, sur les pierres antiques glyptiques. Ce qui aura l’avantage de les rendre infalsifiables. Au XV le grand centre de la glyptique sera Venise et au XVI ce sera Milan.

Louis XIII et Marie de Médicis, camée
Louis XIII et Marie de Médicis, camée – Fabian de Montjoye

Au XVIIIe siècle, les gentilshommes qui font leur Grand Tour, c’est-à-dire leur voyage de plusieurs mois pour parfaire leur culture classique, rapportent des souvenirs dont les objets glyptiques. Ils rapportent également des dactyliothèques, qui sont des petites boîtes remplies des moulages des glyptiques. En France, madame de Pompadour se passionne pour la glyptique, elle cherche un bon professeur, découvre Jacques Gay, élève du peintre François Boucher et graveur au talent exceptionnel. Elle l’installe à Versailles et devient son élève.

Napoléon voit dans la glyptique un symbole d’impérialisme, il en offre à Joséphine, puis à ses sœurs et bientôt, toutes les femmes les portent en colliers, en boucles d’oreilles mais aussi en ceintures. Sous Napoléon III, la mode reviendra.

camée de Napoléon
Camée de Napoléon

La glyptique débouche sur 2 techniques : l’intaille et le camée.

  • Dans l’intaille, le motif est gravé en dépression, c’est-à-dire en creux dans la matière.
  • Dans le camée, c’est l’inverse, la pierre est sculptée en relief.

La technique n’a pas beaucoup évoluée puisqu’il s’agit de creuser la pierre par un effet d’usure avec de la poudre abrasive et de l’eau. En effet quand on veut faire un motif dans le métal on le creuse avec des gouges qui entrent dans la matière et génèrent un copeau plus ou moins gros suivant la pression que l’on met. Dans le cas des pierres si on exerce une pression du même genre la pierre casse. En fait, les intailles ou les camées ne sont pas vraiment le résultat d’un travail de sculpture au sens propre mais plutôt d’un polissage intense qui érode la pierre. Le glypticien pratique avec un burin imprégné de poudre de diamant, et une meule reliée à un tour à main ou à pied.

Philippe Nicolas - glypticien
Philippe Nicolas – glypticien

Il lui faut une incroyable dextérité car les surfaces sont petites et les pierres dures. Et Comme la gemme est sous la pâte abrasive qui est opaque, il travaille à l’aveugle. Enfin, le motif de l’intaille qu’il crée doit s’imprimer à l’endroit donc le glypticien doit le concevoir à l’envers.

La glyptique est devenue un métier rare. Depuis 1995, aucun enseignement national n’est dispensé. Le savoir-faire de la glyptique est, en France, inscrit à l’Inventaire du patrimoine culturel immatériel à la direction générale des Patrimoines, du ministère de la Culture. En tout il doit y avoir à peine 10 glypticiens en France dont le plus connu est certainement le Maître d’art Philippe Nicolas qui réalise des pièces uniques pour la haute joaillerie de Cartier.

Tutti Frutti de Cartier
Tutti Frutti de Cartier

La clientèle du glypticien est composée de collectionneurs et d’amateurs d’art, mais également de joailliers.

J’ai pu voir en décembre la Masterpièce de la joaillière Edéenne au Musée de la légion d’honneur : un somptueux collier de diamant où était suspendu 3 grappes de glycine qui étaient composée de 84 fleurs d’améthyste confectionnées par un glypticien, avec pour chacune un coeur de diamant. Le glypticien avait mis un an a réaliser ces pétales de glycine. Les photos étaient interdites. Alors il faudra attendre et voir si l’acheteur souhaitera diffuser les photos.

Il y a aussi le fabuleux collier de Wallace Chan, le célébrissime et secret, joaillier-sculpteur-artiste né à Hong Kong qui a même inventé sa « Wallace cut » : son brevet garantit un mélange spécial des techniques de l’intaille, du camée et du facetage qui permet avec la réfraction de la lumière d’éclairer toutes les facettes d’une pierre simultanément. Son pendentif « Now & Always » applique cette Wallace Cut à une aigue-marine de 135,4 carats qui montre une tête de méduse en glyptique devenue tri-dimentionnelle.

Wallace Chan la Wallace cut

On se souvient aussi des Tutti-Frutti de Cartier, inspirés par le voyage de Jacques Cartier en Inde en 1911. La maison Cartier perpétue ce savoir-faire et cette façon d’allier la glyptique à un sens particulier de la couleur dans des collections régulières, la dernière étant celle de 2016.

tutti frutti- rudravina - cartier
Tutti Frutti- bague Rudravina – Cartier

Si vous souhaitez seulement graver votre chevalière en glyptique vous devriez trouver un glypticien, peut être pas tout à côté de chez vous mais en consultant les métiers d’art.

Pour admirer des intailles ou des camées vous pouvez aller au cabinet des médailles à la Bibliothèque national de France et bien sûr au musée du Louvre.

Les expositions proposent de belles pièces à dévorer des yeux : si vous avez eu la chance de voir l’exposition « Des Grands Moghols aux Maharajahs » à partir de la collection Al-Thani au Grand Palais en 2017 ou la vente en 2019 chez Christie’s New York appelée « Maharajah & Muni Magnificence » vous avez pu voir les sublimes émeraudes gravées emblématiques des 5 siècles d’histoire de la joaillerie indienne et de ses inter-relations avec la joaillerie française.

Il y a des collectionneurs passionnés d’intaille ou de camées. L’impératrice Catherine II de Russie en possédait 10 000. De nos jours, Kazumi Arikawa a rassemblé l’une des plus grandes collections au Monde qu’il expose parfois dans sa galerie, Albion Art, à Tokyo ou à Paris.

Sans aller jusqu’à cette extrémité, je vous conseille d’allez chez Fabian de Montjoye rue Saint Honoré, pour un bijou ancien certifié. Vous trouverez chez cet antiquaire expert en glyptique des camées néoclassique, baroque, renaissance et quand il en a d’époque romaine, ou encore des intailles et des cachets et sceaux.

Si vous préférez une monture moderne, Marc Auclert, rue de Castiglione, crée de splendides bijoux à partir d’intailles et de camées qu’il réinterprète. Ce joaillier, s’est fait une spécialité de la tradition des « objet-montés » du Moyen Age. Les pièces de glyptique antiques sont achetées chez des antiquaires qui garantissent leur provenance avec un certificat. Et Marc Auclert leur imagine des montures non conventionnelles. (Photos Atelier Mai 98)

Si vous souhaitez entendre cette histoire, voici le podcast :

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