La cire : coulisse du bijou

Quand un joaillier dit qu’il prépare une cire c’est qu’il va créer votre bijou in extenso dans un bloc de cire, puis cette cire sera mise dans un moule et on va couler le métal en fusion dans ce moule, ce qui fera fondre la cire qui sera ainsi remplacée par le métal. C’est pour cela qu’on parle de « cire perdue ».

La cire perdue ?

Le fait de créer quelque chose à la cire perdue existe depuis longtemps. On a retrouvé en 1985, dans le site archéologique de Mehrgarh au Pakistan, une amulette âgée de 6 000 ans dont le secret de fabrication est resté longtemps une énigme jusqu’à ce que de nouvelles techniques d’analyse révèlent que cette amulette en cuivre est LE premier objet connu façonné à la cire perdue.

Globalement la fonte à cire perdue est très utilisée pour la production de petites pièces comme pour la joaillerie et l’orfèvrerie, puis on l’a appliqué à la statuaire à partir de la première Renaissance italienne.

Le procédé à la cire perdue, implique que le joaillier anticipe les réactions du métal en fusion dans le moule. Je vous parlerais plus longuement de la fonte dans un autre épisode mais sachez que la fonte génère 2 problèmes : la porosité de gaz et la porosité de retrait.

Le premier problème, la porosité de gaz, a pour conséquence de provoquer de petits trous sur le métal ou dans le métal. Pour les trous dans le métal, il n’y a pas grand-chose à faire au moment de cette explication. Pour les trous sur le métal, la conséquence sera un plus gros travail du joaillier à postériori.

Le deuxième problème, la porosité de retrait veut dire que le métal une fois refroidi va prendre moins de place que quand il est en fusion. Le savoir-faire du joaillier va donc être d’anticiper ce problème. Flavie Paris (présidente de Flav Joaillerie Paris) m’expliquait que le retrait de la cire est de 0,3 % alors que celui du métal est de 10%. Alors pour que le bijou en métal soit à la dimension qu’elle souhaite, il faut qu’elle crée son modèle en cire, à la dimension, non pas de l’objet fini mais de l’objet avec le taux de retrait.

Thierry Rozet - de la cire à la bague - modèle art déco Evolution  avec une tourmaline jaune
Thierry Rozet – de la cire à la bague – modèle art déco Evolution avec une tourmaline jaune

La cire : une sculpture au dixième de millimètre

Reprenons le processus de la création du bijou. Je vous ai parlé du gouaché. Le gouaché est le plan technique. Et la cire c’est en quelque sorte, la maquette du bijou, sauf qu’elle est à l’échelle réelle. C’est pour cela que le joaillier qui façonne sa cire doit être très fidèle. Tout son apprentissage doit l’amener à ce que son modèle en cire respecte le gouaché au dixième près. Et quand on parle de dixième, ça veut dire le dixième de millimètre ! On voit donc que l’aspect artistique du métier de joaillier, s’assortit aussi d’une énorme dose de précision du geste.

Thierry Rozet dessin et cire d'une carpe Koi
Thierry Rozet dessin et cire d’une carpe Koi

Pour créer son bijou en cire, le joaillier a le choix entre plusieurs cires : rouge, rose, bleu et verte. Chacune des cires a ses propriétés et chaque joaillier ses préférences. En général, le joaillier va réaliser son bijou  dans une cire bleue ou une verte qui est très dure. Elles sont généralement en blocs rectangulaires.

Maintenant, imaginez-vous avec de la pâte à modeler. Pour faire une bague vous prendriez un petit bout. Feriez une boule, la rouleriez sous la paume pour faire un boudin. Puis vous l’enrouleriez sur votre doigt et seriez heureux d’avoir une bague.

Et bien ce n’est pas du tout comme cela que le joaillier fait !

Thierry Rozet sculpture de cire
Thierry Rozet – sculpture de cire

Lui prend son bloc de cire. Avec la scie bocfils il découpe un cube. Et dans ce cube il voit la bague. Il prend son équerre et son compas et trace ses repères pour être fidèle au gouaché. En faisant cela il sait traduire en 3D, les dimensions du dessin qui est en 2D. Et ce n’est pas évident. Prenez votre bague et imaginer qu’elle est à l’intérieur d’un cube. Est-ce que vous la voyez ? Je vous avoue que j’ai essayé et que je n’y suis jamais arrivée. En me concentrant très fort, j’arrivais à voir un profil de ma bague, mais à chaque fois que je tourne le cube entre mes doigts je perds le fil ou plutôt la bague. Bref les joailliers, eux y arrive très bien et avec les bonnes mesures. Après ils prennent leurs outils et ils commencent la sculpture de leur bijou exactement comme Michel-Ange prenait un bloc de marbre et en faisait la statue de David.

Quels outils utilisent-ils ? Ils ont des limes, des fraises, des scalpels. Il y a des « onglettes » c’est un peu comme en ébénisterie un mini cylindre avec un bout coupant et arrondi à l’extrémité, planté dans une pièce de bois arrondie qui tient dans la main. Il y a le « triboulet à cire » qui ressemble à un bout de bois conique muni d’une lame sur lequel on plante la cire déjà évidée, en tournant, pour obtenir la taille de bague désirée. Il y a aussi des spatules et plusieurs joailliers m’ont dit qu’ils utilisaient des outils de dentistes qui sont fins comme il faut pour les détails. Thierry Rozet, le designer-joaillier créateur de la marque éponyme Thierry Rozet à Paris, m’a avoué qu’un joaillier fabriquait souvent et même tout le temps des outils parce qu’il leur manque toujours l’instrument idéal pour faire le motif, le détail, la courbe de… ou l’angle du… exactement comme il l’imagine.

Raboutage ?

Parfois pour réaliser le bijou, les joailliers font des détails à part ou conçoivent les différentes parties en cire. Puis ils les thermocollent, on appelle ça du « raboutage ». L’idée c’est de prendre en compte des caprices du métal et aussi de prévoir les finitions. Car quand le bijou va sortir de fonte, il va y avoir des imperfections à enlever, scier, limer… Et puis après, il faut que le polissage puisse se faire bien partout.

Flavie Paris m’a également indiqué qu’il faut prévoir quand un bijou se fait dans 2 métaux différents. Là on peut faire une cire complète puis séparer la sculpture pour la fondre suivant les caractéristiques de chaque métal.

Maintenant vous mesurez mieux combien la réalisation d’une cire est un apprentissage de la main. Pour vous donner une idée, un étudiant mettra peut être 20h pour créer une chevalière en cire à son entrée à l’école et au bout de 2 ans il ne lui faudra plus que 5h. Mais ça c’est un modèle relativement simple. On peut mettre des centaines d’heures si le bijou le nécessite. Il y a des choses plus faciles que d’autres et chaque bijoutier excelle sur une façon. Thierry Rozet m’expliquait que sur un modèle géométrique il faut une grande rigueur : un carré c’est un carré et pas un losange ! Alors que sur un modèle artistique, l’objectif est de créer du mouvement, de la vie et quelque fois il faudra faire une réalité augmentée. Par exemple grossir une tige de fleur pour que le résultat en métal tienne bien, et jouer sur les proportions pour que le bijou floral apparaisse léger et même créer des jonctions invisibles entre les éléments qui solidifient le bijou sans lui faire perdre la grâce de sa forme.

La cire, un bijou en coulisse

Enfin, le bijou en cire demande une finition aussi soignée que le bijou fini, car pour qu’il n’y ait pas de défaut après la fonte il faut que la cire soit aussi parfaite. Le joaillier va lui donner un fini avec de petit tampon de laine d’acier.

Et comme la cire représente les coulisses du bijou vous ne la verrez pas, elle disparaitra dans le métal en fusion pour, tel un phénix, faire renaitre de ses cendres, le bijou qui deviendra vôtre.

Cette histoire de savoir-faire en podcast :

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