#19 Le kokochnik et Chanel

By Anne Desmarest de Jotemps
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Vous l’aurez deviné, c’est un mot russe qui peut être traduit par Arc-Diadème. C’est un élément d’architecture décoratif extérieur qui s’apparente au corbeau. Et le corbeau ce n’est pas le cousin de la corneille, c’est, en architecture, un élément saillant d’un mur. Qui en intérieur, permet de soutenir une poutre, une voûte, un arc ou une statue et en extérieur supporte un toit, une corniche ou un élément en encorbellement.

Le corbeau kokochnik russe lui est purement décoratif.

Il est utilisé à partir du XVIe dans les églises. C’est une sorte d’arc en demi-cercle en haut des murs ou à la base des tours. Et au sommet il y a une petite pointe légèrement ogivale …un peu comme les petites meringues.

Son but esthétique est d’assurer une transition douce entre la base carrée d’un édifice et le cylindre du tambour d’une coupole ou la pyramide d’un clocher. Sa forme peut varier : cintrés, en accolade, triangulaires. Et quand il y en a plusieurs ils peuvent être superposé ou se chevaucher. L’église de la Trinité de Nikitniki de Moscou est comme ça, ornée de kokochnik dont les bords blancs sur fond rouge soulignent particulièrement cette forme caractéristique.

kokochnik de l'eglise sainte trinité de nikitniki à Moscou

Mais le kokochnik est surtout une coiffure traditionnelle féminine russe. Cette fois le terme viendrait du slavon Kokoch qui veut dire poule. Le kokochnik est très ancien car on en a trouvé dans les tombes du XI et XIIe siècle dans la région de Novgorod (au nord-ouest de la Russie européenne).

kokochnik
kokochnik traditionnel

Traditionnellement les femmes mariées ne pouvaient pas montrer leurs cheveux en public. Les jeunes filles pouvait avoir le dessus de la tête découvert et étaient libres de montrer leur cheveux mais souvent ils étaient attachés en tresse. Aussi le kokochnik couvre toute la partie avant de la tête et comporte des rubans ou tissus précieux qui tombent dans le dos masquant ainsi, selon les besoins, les cheveux. Comme le kokochnik enserre le visage, on l’orne : il est en brocart, velours ou soie, passementé, brodé d’or, de perles ou de pierres.

kokochnik anna pavlova
le kokochnik de Sarah Bernhardt

Les kokochniks peuvent avoir, selon les coutumes et les régions, différentes formes : à pointe double, entouré d’un dessus semi-arrondi de la région d’Arzamas, à pointe simple de la région de Kostroma, le moscovite à des perles sur le front, il peut aussi être droit ou arrondi, cylindrique à fond plat et foulard ou à double crémaillère.

Puis sous Nicolas 1er, l’empereur de toutes les Russies de 1796 à 1855, le kokochnik devient à la mode et obligatoire pour les femmes de la famille impériale et pour les dames d’honneur lors des cérémonies officielles. Nicolas 1er était très conservateur et les valeurs nationales sont très à la mode.

Le kokochnik devient alors un véritable joyau, en or, diamant, pierres précieuses. Dans le portrait de l’impératrice Alexandra Féodorovna réalisé par le peintre prussien Franz Krüger en 1830, elle porte un kokotchnik en demi cercle comme une auréole, tout doré, avec un rang de perle qui entoure la tête, l’auréole est séparée en quartier par des passementeries comme les rayons du soleil et chaque quartier comportent une énorme gemme rubis ou émeraude, le rubis central ayant en plus un pendant d’émeraude.

impératrice Alexandra Féodorovna Kokochnik
le kokochnik de l’impératrice Alexandra Féodorovna

En 1917, la révolution russe amène à Paris une vague d’immigration. Paris est plein de Grands Ducs et de Grandes Duchesses qui apportent avec eux leur goût et leur culture. Il paraitrait que c’est du kokochnik que provient la légendaire tiare des années 1920 qui succède ainsi à la couronne dans la mode féminine. Tout devient Kokochnik ! Des peignes pour retenir les cheveux d’Auguste Bonaz comme les chapeaux de la nouvelle collection de Jeanne Lanvin.

Et Gabrielle Chanel ? Elle adore ! D’abord Igor Stravinsky le compositeur, pianiste et chef d’orchestre russe, célèbre pour ses ballets (L’Oiseau de feu, Le Sacre du printemps, Petrouchka), puis le Grand Duc Dimitri Pavlovich, le fils du Grand-Duc Paul Alexandrovitch et de la princesse Alexandra de Grèce, et cousin du Tsar Nicolas II. Celui-ci lui fait rencontrer sa sœur, la Grande-Duchesse Maria Pavlovna qui va initier Gabrielle Chanel aux spécificités du costume russe traditionnel : la robe Sarafane qui se porte avec le kokochnik, l’écharpe et les broderies traditionnelles ou la roubachka, la blouse d’homme des moujiks et on sait combien Gabrielle Chanel savait détourner le vestiaire masculin pour créer de nouveaux vêtements féminins.

dessin chanel broderie russe
Chanel broderie dessin de la collection 1922

Elle est particulièrement fascinée par motifs folkloriques et les broderies traditionnelles. Alors Gabrielle Chanel et Maria Pavlovna s’associent et créent Kitmir : un atelier de broderie au savoir faire d’excellence dont Gabrielle Chanel s’assure l’exclusivité dès 1921. En 1922, elle imagine une collection haute couture printemps-été comportant ces broderies russes et en 1927, elle fait créer par son parfumeur Ernest Beaux « Cuir de Russie » qui est pensé comme masculin par son association de cuir, de mandarine, de bouleau, de cade et de tabac blond. Entre nous Ernest Beaux était aussi né à Moscou d’un père fournisseur de bonnes odeurs à la cour impériale.

souvenir chanel russe
les souvenirs russes de Gabrielle Chanel

En 2019, la Maison Chanel réinterprète les terres de l’Oural fantasmées par Gabrielle et réinvente le kokochnick.

kokochnik chanel
kokochnik de Chanel- Sarafane

Cette pièce en or blanc intègre tous les codes de Chanel et de l’héritage des savoirs faire russe. C’est un kokochnik en diamant, qui porte le nom de Sarafane, la robe traditionnelle, les motifs traditionnels de broderie incarnent le camélia de Chanel en perles et en diamants. Et comme on n’a pas toujours l’occasion de porter un kokochnik, ce bijou de tête se transforme en collier.

kokochnik Chanel

Ainsi se termine cette histoire d’Il était une fois le bijou.

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